« J'ai donc pensé à vous directement, vous comprenez ? »
« Ecoutez, je ne pense vraiment pas être la meilleure personne placée pour ce genre de cas... »
« Bien sur que si ! » Répondit la directrice du centre de redressement, d'un ton sûr.
Dirk lui jeta un regard tout penaud. Cette femme filait vraiment la chair de poule. Elle portait sur elle un tailleur digne des plus grandes secrétaires avec des lunettes carrées et des cheveux tirés en arrière pour former un chignon, ce qui lui donnait un air encore plus stricte qu'au naturel. Elle semblait sûre d'elle, comme si son choix avait été une évidence et qu'elle ne doutait pas des compétences de son homologue. Lui par contre, n'était vraiment pas à l'aise. Jamais encore il n'avait eu des cas pareils, il n'avait donc pas su exploiter ses talents et il doutait pouvoir tenir le coup ne serait-ce qu'une journée. La réputation qu'on lui avait faite de l'établissement valait autant qu'un compliment sur Georg W. Bush c'est-à-dire qu'elle ne valait rien. S'il avait accepté c'était parce qu'il n'avait pas vraiment le choix. Son métier n'était pas très réputé et pour cause, peu de gens leur faisaient confiance, ils les traitaient de menteurs qui profitaient de l'argent des autres pour faire croire à des idioties en tout genre mais Dirk n'était pas d'accord. Il avait fait de longues études pour son métier et il était très fier de ce qu'il était devenu. Comme peu de gens avaient confiance, ce métier n'avait pas vraiment sa place dans la société ce qui revenait à dire que beaucoup de gens de cette profession ne travaillaient pas. Il avait fallu un an entre le dernier travail de Dirk et celui-ci. Il avait donc dû gagner de l'argent par d'autres moyens alors maintenant qu'on lui proposait son aide, il n'allait pas refuser même s'il n'était vraiment pas sûr d'y arriver.
« Comment pouvez-vous croire en ça ? »
« Ecoutez, tous les psychologues que j'ai engagé jusqu'à maintenant n'avaient même pas le diplôme de la profession. Tous, je dis bien tous, sont repartis très rapidement en me disant qu'il était impossible de soigner les enfants. Un jour, j'ai eu droit à un vrai psychologue et l'un de mes enfants a pu sortir de l'établissement, « guéri » alors oui, j'y crois. »
« Qu'est devenu cet homme ? »
« Sa femme l'a quitté, il est parti dans une grande dépression et un psychologue dépressif ne sert à rien alors j'ai dû me séparer de lui. Maintenant que je vous ai, je ne vous lâche plus. Vous gagnerez cent euro par jour, cela vous suffit-il ? »
Le jeune homme la regarda d'un air étonné. C'était la première fois qu'on lui proposait pareille somme pour un travail dont il n'était même pas sûr de la réussite. La directrice lui lança un regard éclairé et Dirk fit un signe de tête, montrant bien qu'il acceptait avec honneur cet argent : Il en avait tellement besoin ces temps-ci.
« Bien, venez avec moi remplir quelques papiers et je vous donnerais dès aujourd'hui un cas. »
« Un cas ? »
« Oui, chaque enfant de notre établissement est pris séparément. On s'occupe de son cas et puis on passe au suivant. »
« Sont-ils des délinquants ? »
« Pour un psychologue vous n'êtes pas très perspicace. Sachez jeune homme que toute méchanceté vient d'un problème. Chacun de ses enfants a quelque chose chez lui qui ne va pas et il ne tient qu'à vous de découvrir quel est-il. »
Elle marcha le long du couloir sinistre, peint de gris, faisant claquer ses petits talons dans un bruit sourd alors que Dirk lui emboîtait le pas, fixant ses pieds d'un air absent. Arrivée au bout du couloir, elle le fit entrer dans son bureau. C'était bien la seule pièce vivante de cet endroit. Jusqu'ici, il n'avait vu que des couloirs longs et fins, tapissés tristement, sans aucunes décorations. Dirk avait trouvé tout d'abord que cette femme avait du c½ur. Elle voulait le bien être de ses enfants et c'était tout à fait honorable mais maintenant qu'il entrait dans son bureau, il se rendait compte à quel point elle était égoïste de se faire son petit confort et comme elle pouvait être présomptueuse. Elle lui fit signe de s'asseoir puis prit place dans son grand fauteuil de cuir.
« Comment trouvez-vous ma décoration ? » Demanda-t-elle en cherchant quelques papiers et de quoi écrire.
« Très jolie. » Répondit simplement Dirk, qui voulait se faire poli.
« Vous savez, c'est une de mes domestiques » Dirk frissonna au mot « qui m'a conseillé de vous engager. Elle m'a dit que vous vous étiez occupé à merveille de son petit frère. J'avoue que la première fois que nous nous sommes entretenu je n'étais pas vraiment « chaude » si je puis dire, à l'idée de vous prendre. Vous avez un style très...stylé. » Dit elle en toussotant.
Le brun ne fit pas attention à son petit air et ne fit qu'hausser les épaules. Il est vrai que Dirk avait un style particulier, ce n'était pas le genre de garçon à s'habiller comme tout le monde et ce, depuis sa plus tendre enfance. Il aimait cultiver son style détaché avec ses convexes rose, ses pantalons mi-longs et ses t-shirts moulants. Parfois il s'habillait tout de noir avec une veste en cuir. Son genre vestimentaire changeait selon son humeur mais ce qui frappait chez lui c'était tout d'abord son maquillage car oui, il avait beau être du sexe masculin, cela ne l'empêchait pas de se maquiller. Il aimait entourer ses beaux yeux bleus de noir dans le seul but de les mettre en valeur. Ce qu'on pouvait remarquer aussi, c'étaient ses piercings et ses tatouages. Il était impossible de savoir tous les compter d'un coup tellement il en avait. Il était fier de l'image qu'il pouvait donner, qu'elle soit positive ou négative. Il n'avait jamais mis de coté son look pour son travail. Soit on l'acceptait comme il était, soit on faisait appel à quelqu'un d'autre et cela lui avait coûté plusieurs fois sa place.
« Ah, voila le dossier ! » S'exclama-t-elle au bout d'un long moment passé à chercher. « Excusez-moi de l'attente. »
« Ce n'est rien... »
« Oh tant que j'y suis, je voulais vous demander ce qui vous motivait à faire ce métier. Je veux dire, pourquoi l'avez-vous choisi ? »
« Jusqu'à mes...dix-neuf ans, j'ai eu une vie assez remplie, assez débauchée si vous voyez ce que je veux dire, mais malgré ça, il y a toujours quelque chose qui m'a fasciné, c'étaient les enfants. Je ne saurais vous dire pourquoi mais du jour au lendemain j'ai laissé tomber ma vie qui ne me mènerait à rien, pour reprendre mes études sérieusement et quand j'ai enfin eu fini, je me suis lancé. »
« Vous aimez les enfants, d'accord, tout comme moi. » Dirk eut un petit sourire en coin qui ne manqua pas à la directrice « Mais euhm...Pourquoi psychologue ? Il y a d'autres métiers. »
« Avec tout le respect que je vous dois madame, la raison, je me la garde. »
Sa réponse était sèche et elle comprit immédiatement qu'il était temps de passer aux formalités. Elle ne semblait pas bien heureuse qu'un jeune homme de vingt-huit ans lui rabat son claquet mais elle ne fit aucuns commentaires, bien qu'à chaque fois qu'elle parlait elle semblait énervée, et lui fit signer quelques papiers avant de le faire sortir gentiment, mais fermement, de son bureau, sans avoir oublié de lui donner le dossier de son nouveau cas.
Il ouvrit le dossier et se mit à le lire tout en arpentant le long couloir qui s'offrait à lui. Il ne faisait pas vraiment attention où il marchait et trébucha, se retenant à une fenêtre.
« Pardon monsieur, excusez-moi. » Dit une petite voix toute timide.
Dirk tourna la tête et vit une jeune soubrette, un aspirateur contre elle. Il avait du tomber à cause du tuyau. Il se maudit pour son inattention. Il était d'une nature très curieuse et son nouveau cas lui avait donné envie de lire rapidement son dossier.
« Non c'est moi qui m'excuse. »
La jeune fille, très jolie soi-disant passant, lui sourit légèrement avant de se remettre à aspirer. Dirk lui jeta un regard, descendit jusqu'au bout de sa jupe qui n'allait pas plus bas que ses genoux et observa ses jolies jambes. Il se mit une claque mentale et se remit immédiatement en marche. Il n'était pas venu ici pour faire la cour aux jeunes domestiques de cette peste de directrice. S'il voulait succomber aux bonnes chaires, ce serait plus tard.
Il sortit du bâtiment en tenant fermement le carnet contre lui. Il tourna les talons et lança un regard à l'établissement. Celui-ci devait contenir au moins cinq étages. Il observa certaines fenêtres puis tomba nez à nez sur quelqu'un qui le regardait de l'une d'elles. Il n'apercevait pas bien la personne, tout ce qu'il pouvait deviner c'est que c'était un garçon et qu'il était blond. Il plissa les yeux pour mieux voir mais à peine l'avait il fait que le garçon était parti, laissant voleter les rideaux sur son passage.
Dirk leva un sourcil, intrigué, puis regarda sa montre et écarquilla les yeux : Seize heures trente. Il n'avait que dix minutes pour courir jusqu'à la gare et espérer ne pas rater son train. Il se mit donc à courir dans les rues de Berlin, priant pour arriver à temps car le prochain train qui passait par sa ville paumée, n'était que dans une grosse heure et il n'avait vraiment pas envie de rester en ville alors qu'on l'attendait à la maison.
Il descendit au sous-sol, jeta un coup d'½il à l'écran d'affichage : Plus que deux minutes. Il remonta rapidement les escaliers, manquant une nouvelle fois de tomber, puis se glissa rapidement entre les portes du train qui étaient occupées à se refermer. Il soupira et passa une main sur son front alors qu'un groupe de jeunes adultes de son âge rigolaient, assis à terre.
« Vous l'avez échappé belle. » Dit l'un d'eux.
« C'est sûr, j'aurais dû attendre une heure de plus. »
Le garçon sourit et Dirk lui trouva un air charmant. Il les salua tous puis partit dans l'un des wagons, se trouver une place. Le train était bondé mais il finit par trouver un endroit où s'asseoir, à coté d'un vieil homme qui dormait, la tête contre la vitre, soufflant de la buée dessus. Il soupira encore, trop heureux d'avoir eu son train à temps. Il ne lui restait plus qu'à attendre. Il mit ses écouteurs et chantonna Miyavi tout en feuilletant le dossier, sans vraiment le lire.
Il s'assoupit quelques minutes avant de se réveiller en sursaut. Le vieux bonhomme était parti et il plaqua ses mains à la vitre en regardant au dehors. Son c½ur battait la chamade jusqu'à ce qu'il reconnaisse l'endroit et qu'il se rende compte qu'il n'avait pas raté son arrêt. Il posa une main sur sa poitrine. Aujourd'hui ce n'était vraiment pas sa journée, il n'avait eu que des fausses mauvaises surprises et s'il avait été cardiaque, il serait mort plus d'une fois !
Enfin son arrêt vint et il descendit du train, soulagé d'être enfin sur terre, il avait peur de tous les engins à roue. Il marcha quelques minutes, déambulant dans quelques rues. Il passa par un petit magasin et se prit des cigarettes ainsi qu'une boite pour sa colocataire. La pauvre, elle l'avait attendue toute la journée, elle devait s'ennuyer. Il reprit sa route puis arriva devant un grand appartement. Il monta les deux escaliers, prit sa clef puis rentra chez lui.
Il ne vivait ici que depuis quelques jours, depuis qu'il avait su qu'il travaillerait sûrement pour la directrice du centre de détention, et avait emménagé pour l'occasion. Il referma la porte derrière lui et sentit quelque chose s'enrouler autour de sa jambe. Il se pencha et caressa son chat roux qui miaulait contre lui et puis ronronnait en frottant sa petite tête contre son pied.
« Mais oui ma belle, je vais me faire pardonner de t'avoir abandonnée toute une journée. »
Il partit dans la cuisine avec son sachet, sortit la boite pour chat qu'il lui avait acheté et en versa un peu dans un pot avant de le poser à terre. La chatte se dirigea directement dessus et se mit à manger. Il la regarda en souriant puis se fit un repas réchauffé. Il vivait de peu, de très peu. Il n'avait pas beaucoup de meubles ni beaucoup de sorte de nourritures et de boissons mais il s'en foutait. Il vivait du minimum, ses seuls excès étaient pour les vêtements, la musique, les cigarettes et son chat. Il s'assit dans le divan avec son assiette, alluma la TV et zappa quelques chaînes, cherchant laquelle serait la plus intéressante à regarder pour passer sa soirée.
Il ne mangea pas beaucoup et ce qu'il resta, son chat le prit, assis contre ses genoux. Ce n'était pas hygiénique de laisser un animal manger dans une assiette mais Dirk ne s'en rendit pas compte puisqu'il s'était endormi devant la TV. Il n'avait jamais passé de journées aussi éprouvantes, c'était la première fois qu'il venait jusqu'à Berlin et il avait paniqué en se perdant à plusieurs reprises. Il s'était levé tôt exprès et tout ce voyage l'avait juste crevé.
Son chat, une fois son repas terminé, vint se blottir contre le bras pantelant de son maître et se nettoya les poils pendant toute la soirée qu'ils passèrent ensemble, devant la télévision où s'affichait à présent, des films interdits aux moins de dix-huit ans, et dont l'écran se reflétait par la fenêtre grâce à la lumière, en faisant profiter à tous les passants à l'insu de Dirk qui ronflait légèrement, la tête penchée en arrière contre le dossier.